[Podcast] La ludopédagogie, apprendre en s’amusant
Anne Rysenaer

Anne Rysenaer

Cheffe de projet nouvelles pédagogies à l'EAP

Xavier Van Dieren

Xavier Van Dieren

Directeur de NOW.be et concepteur de parcours de formation ludopédagogiques

Peut-on sérieusement apprendre en s’amusant avec la ludopédagogie ? Réponse avec Xavier Van Dieren (Now) et Anne Rysenaer (EAP) qui répondent à notre micro !

Alors, qu’allez-vous apprendre aujourd’hui ?

Ne manquez pas notre article Ludopédagogie : quand l’apprenant entre en jeu et retrouvez les prochaines formations ludopédagogiques dans le catalogue de l’EAP.

Retranscription

Les podcasts de l’EAP.

Bonjour et bienvenue dans un nouveau podcast de l’EAP.

Je suis heureuse d’inviter aujourd’hui Anne Rysenaer, cheffe de projet Formation et Nouvelles Pédagogies à l’EAP.

Bonjour Anne.

Bonjour.

Et également Xavier Van Dieren, directeur de Now.be, une société spécialisée en digital learning, coaching et théâtre d’entreprise notamment.

Bonjour Xavier.

Bonjour.

Bienvenue à vous deux.

Le sujet du jour est particulièrement ludique et intéressant puisque nous allons parler de ludopédagogie.

Avant tout, j’aimerais que nous définissions un peu ce concept.

Qu’est-ce que la ludopédagogie ?

La ludopédagogie, c’est l’ensemble des techniques, outils et méthodes que l’on va utiliser pour rendre les formations plus engageantes et plus impliquantes pour les participants.

C’est un thème extrêmement vaste.

Concrètement, cela consiste à utiliser les ressorts du jeu sous différentes formes afin de créer des activités à intégrer dans des formations présentielles.

Ces activités peuvent prendre la forme de jeux relativement classiques avec des post-it, des cartes ou des supports visuels.

Mais elles peuvent également prendre des formes plus inattendues, comme l’utilisation de Lego ou encore d’outils numériques en salle de formation.

Nous aurons peut-être l’occasion d’évoquer quelques exemples, mais l’idée générale est bien d’utiliser les mécanismes du jeu au service de l’apprentissage.

On dit souvent qu’il existe des apprenants plus visuels, plus auditifs ou plus kinesthésiques.

Vous expliquez ici que le jeu est utilisé pour rendre les formations plus engageantes.

Mais est-ce que cela fonctionne toujours ?

Et est-ce devenu une nécessité ?

J’ai l’impression que oui.

Et je serais d’ailleurs curieux d’entendre Anne à ce sujet.

Nous nous éloignons progressivement des techniques d’apprentissage plus traditionnelles.

Les neurosciences nous aident à comprendre pourquoi.

Elles montrent qu’il faut capter et relancer l’attention des participants, les stimuler à travers différents sens.

C’est aussi ainsi que nous apprenons.

Nous savons également que susciter des émotions chez l’apprenant constitue un excellent moyen de consolider les souvenirs.

Notre cerveau n’est pas conçu pour absorber une quantité illimitée d’informations transmises au travers de longs PowerPoint ou de monologues.

La ludopédagogie offre une autre manière de solliciter le cerveau et favorise ainsi une forme d’apprentissage plus efficace.

Donc, si je comprends bien, l’émotion joue un rôle important dans le processus pédagogique ?

Effectivement.

Lorsque nous parlons d’émotion, nous faisons davantage référence à la dimension affective qu’à la seule rationalité.

De nombreuses études ont montré que lorsqu’une information est associée à une émotion, elle s’ancre davantage dans la mémoire.

Nous avons tous le souvenir d’expériences marquantes de notre enfance.

Par exemple lorsqu’on touche quelque chose de brûlant ou lorsqu’un parent nous interpelle vivement avant que nous traversions la route.

Notre cerveau interprète alors l’émotion comme un signal indiquant qu’une information mérite d’être retenue.

En formation, nous utilisons ce même mécanisme à une échelle beaucoup plus modeste.

Le jeu véhicule naturellement de nombreuses émotions : le suspense, le plaisir, parfois une légère frustration ou encore la satisfaction de réussir.

Tous ces éléments envoient des signaux à notre cerveau et attirent son attention sur les informations en cours d’acquisition.

C’est ce qui contribue à renforcer l’apprentissage.

Et pour rebondir sur votre question, il n’existe effectivement pas une seule manière d’apprendre.

Il existe autant de façons d’apprendre qu’il y a d’apprenants.

Aucune de ces façons n’est meilleure qu’une autre.

En revanche, varier les modalités d’apprentissage constitue une excellente manière de stimuler l’attention.

Cela permet à différents profils d’apprenants de s’y retrouver mais aussi d’éviter l’ennui.

Plus nous sollicitons différents sens, plus nous augmentons les chances que le message passe.

Si l’on prend maintenant un exemple plus concret, peut-on appliquer ces approches aux fonctionnaires ?

Je me pose vraiment la question.

Existe-t-il une particularité lorsqu’on travaille avec un public issu de la fonction publique ?

Je pense qu’un fonctionnaire reste avant tout un être humain comme les autres lorsqu’il est en situation d’apprentissage.

J’ai plutôt l’impression que nous partageons tous cette dimension ludique.

Si l’on se projette à Noël, on peut tout à fait imaginer un dirigeant d’une grande banque internationale à quatre pattes en train de jouer avec son petit-fils, tout comme un conducteur de train ou un fonctionnaire.

Je rattacherais donc cela à notre humanité commune bien davantage qu’à une catégorie professionnelle particulière.

C’est finalement quelque chose qui nous concerne tous lorsque nous apprenons.

Oui, et lorsque l’on utilise des ressorts qui font appel à cette part de curiosité, d’exploration et de découverte que nous avons en nous, cela devient particulièrement intéressant.

Il y a peut-être un autre élément à souligner.

Les organisations, qu’elles soient publiques ou privées, sont en constante évolution.

Elles doivent faire face à des changements de paradigme, notamment en matière de leadership ou de méthodes de travail.

Se transformer implique souvent de remettre certaines habitudes en question.

Dans ce contexte, adopter une approche plus ludique peut faciliter l’exploration de nouvelles façons de faire.

Cela permet parfois de sortir de sa zone de confort de manière plus douce.

Mais je voudrais revenir à votre question précédente.

Vous évoquiez le fonctionnaire comme apprenant, mais aussi l’existence d’objectifs de résultats lorsqu’on suit une formation.

Il existe effectivement une attente en matière d’apprentissage et de développement de compétences.

Justement.

Puisque vous expliquez que les participants sont davantage attentifs et mémorisent mieux, ne pensez-vous pas que cette approche puisse également avoir un effet de désinhibition ?

Autrement dit, est-ce que certains participants, y compris des fonctionnaires, ne se permettraient pas plus facilement d’expérimenter ou de s’exprimer grâce à ce type de méthodes ?

De manière générale, lorsqu’une personne arrive dans une salle de formation et découvre qu’elle va « jouer », il se passe effectivement quelque chose.

Ce n’est pas anodin.

D’ailleurs, entre formateurs, le mot « jeu » est parfois un mot un peu délicat.

C’est pour cette raison que l’on parle de plus en plus d’« activités ludopédagogiques ».

Cette expression est souvent mieux acceptée et suscite moins de réticences.

Car annoncer à quelqu’un qu’il va jouer peut parfois générer certaines inquiétudes :

« À quoi vais-je jouer ? »

« Est-ce sérieux ? »

« Y aura-t-il des gagnants et des perdants ? »

Toutes ces représentations existent.

Or, dans la pratique, une formation n’est souvent qu’une succession de consignes : prendre un support, réfléchir à une question, échanger avec son voisin, constituer un groupe, partager une réflexion, etc.

La ludopédagogie consiste simplement à pousser un peu plus loin ces mécanismes déjà présents dans la formation.

On va davantage faire bouger les participants, varier les modalités, alterner les moments de réflexion individuelle, d’échanges à deux ou de négociation collective.

Ce sont finalement ces changements de rythme qui rendent l’apprentissage plus actif et favorisent la mobilisation de différentes ressources cognitives.

Je voudrais rebondir sur ce que disait Xavier.

La posture du formateur joue un rôle essentiel.

C’est lui qui doit créer un cadre suffisamment sécurisant pour permettre la participation.

Sortir de sa zone de confort fait aussi partie de l’apprentissage.

Lorsqu’on arrive en formation et que l’on découvre des Lego sur une table alors qu’on s’attendait à une formation plus classique, cela peut déjà constituer une première étape de déstabilisation constructive.

Dans mon cas, j’anime notamment une formation consacrée à l’amélioration des écrits professionnels.

Lorsque je sors mes Lego, il arrive régulièrement que certains participants me disent que cela n’a absolument aucun rapport avec les écrits professionnels.

Ils m’expliquent qu’ils sont littéraires ou qu’ils ne voient vraiment pas le lien.

C’est précisément là que la posture de l’animateur devient importante.

Elle permet d’installer un climat de confiance qui aide les participants à lâcher prise.

Progressivement, quelque chose émerge.

Et c’est souvent à ce moment-là que se produit l’apprentissage.

Bien sûr, certaines personnes resteront réfractaires.

C’est aussi pour cela qu’une journée de formation ne repose jamais uniquement sur la ludopédagogie.

Mais j’ai souvent d’excellentes surprises avec des participants qui étaient initialement très sceptiques et qui, finalement, se prennent au jeu et en redemandent.

Du coup, est-ce que cet aspect ludopédagogique est annoncé dès le départ dans les programmes de formation ?

Ou bien est-ce plutôt un outil relevant de la stratégie pédagogique du formateur ?

Autrement dit, est-ce quelque chose qui doit être explicité ou est-ce davantage une question de « cuisine interne » de la formation ?

Personnellement, je ne le communique pas à l’avance.

Dans les formations où j’y ai recours, je préfère même conserver l’effet de surprise.

La surprise fait partie intégrante du mécanisme ludique.

Elle contribue à susciter la curiosité et l’engagement des participants.

En revanche, ce qui est extrêmement important, c’est d’expliquer après coup le sens de l’activité.

Il faut relier clairement le jeu à l’objectif pédagogique poursuivi.

Si l’on ne le fait pas, certains participants risquent effectivement de se demander pourquoi ils ont joué aux Lego ou participé à telle activité.

Le lien entre l’activité et l’apprentissage doit être explicité afin que l’expérience fasse pleinement sens.

Cela demande d’ailleurs une réelle compétence de la part du formateur.

La ludopédagogie ne s’improvise pas.

Il faut savoir choisir les bons leviers, comprendre à quel moment intervenir, expliquer les objectifs et accompagner les participants tout au long du processus.

C’est un véritable enjeu pour la formation des formateurs.

C’est d’ailleurs l’un des axes de travail sur lesquels nous allons nous pencher à l’EAP : former davantage nos formateurs internes à ces méthodes.

Bien entendu, nous n’allons pas arriver avec des concepts totalement inconnus.

Pour les formateurs externes, les prestataires sont généralement déjà sensibilisés à ces approches.

Mais pour les formateurs internes de l’EAP, qui sont souvent avant tout des experts métiers, il existe un véritable enjeu de sensibilisation et de formation à la ludopédagogie.

Vous dites cela alors que moi-même, qui donne également des formations, je n’ai encore jamais utilisé la ludopédagogie.

Je devrais peut-être venir me former.

Donc, si je comprends bien, l’EAP agit aujourd’hui sur deux volets : la formation des formateurs et l’intégration progressive de la ludopédagogie dans son catalogue de formations.

Pour l’instant, cela se fait de manière assez naturelle.

Aujourd’hui, ce n’est pas encore systématisé dans l’ensemble de notre catalogue.

Pour chaque séquence pédagogique, les formateurs réfléchissent aux outils qu’ils souhaitent utiliser : icebreakers, exercices, mises en situation, etc.

La ludopédagogie constitue simplement une manière parmi d’autres d’animer une séquence.

À l’heure actuelle, chaque chef de projet construit encore librement ses dispositifs pédagogiques.

L’objectif de l’EAP, en poursuivant sa professionnalisation et son développement vers des méthodes d’apprentissage innovantes, est justement d’aller vers davantage de transversalité et de cohérence.

Nous souhaitons que ces approches s’intègrent progressivement dans davantage de formations.

Nous sommes encore au début du processus, notamment parce que nous devons d’abord accompagner nos formateurs internes.

Peut-on imaginer qu’à l’avenir aucune formation ne se déroule sans une dimension ludopédagogique ?

Cela deviendra-t-il une évidence ?

Ce que l’on observe généralement dans les organisations qui introduisent la ludopédagogie, c’est une sorte de courbe de Gauss.

On retrouve d’un côté des ambassadeurs très convaincus pour qui cette approche est déjà totalement intégrée.

À l’autre extrémité, il y a des personnes pour lesquelles cela reste plus difficile parce que cette approche ne correspond pas naturellement à leur manière de concevoir la formation.

Et puis il y a la grande majorité des formateurs, curieux mais prudents, qui ont besoin d’accompagnement et qui se posent des questions tout à fait légitimes.

L’idée est donc de développer progressivement des projets afin que cette culture se diffuse peu à peu au sein de l’organisation.

Pour ma part, je pense qu’il pourra toujours exister d’excellentes formations sans ludopédagogie.

Il faut aussi respecter la personnalité du formateur.

Certaines personnes sont naturellement très à l’aise avec ces approches et peuvent les utiliser pleinement.

D’autres disposent d’autres qualités : une grande maîtrise de leur sujet, du charisme, de solides compétences relationnelles ou encore un fort pouvoir de transmission.

On peut parfaitement être captivant et efficace sans recourir à la ludopédagogie.

Tout à fait.

Puisqu’il est question d’émotions et de mobilisation de l’affectif, il existe d’autres façons de créer cet engagement : raconter des histoires, utiliser des métaphores ou encore partager des expériences vécues.

La ludopédagogie est finalement un outil supplémentaire.

Si elle a du sens et répond à un objectif pédagogique précis, elle peut constituer un formidable levier.

Mais elle n’est pas la seule voie possible.

L’essentiel est qu’elle ne devienne pas une pratique imposée pour elle-même.

Il ne s’agit pas de faire de la ludopédagogie parce qu’elle est à la mode.

Il faut qu’elle ait du sens par rapport à la formation et au public concerné.

Il est même possible que certaines approches ne conviennent pas à certains groupes.

Nous devons donc rester souples et adapter les dispositifs aux besoins réels des participants.

Une dernière question.

L’EAP développe actuellement des projets e-learning.

La ludopédagogie trouve-t-elle aussi sa place dans les dispositifs numériques ?

A-t-elle déjà été intégrée ou peut-elle l’être davantage à l’avenir ?

J’ai l’impression que la ludopédagogie dépasse largement le cadre du présentiel.

Elle peut s’appliquer à toutes les formes de formation, et le digital représente même un défi particulièrement intéressant.

Lorsqu’une personne suit une formation en ligne, elle se retrouve seule face à un écran.

Dans ce contexte, il devient encore plus important de susciter son engagement et sa motivation.

Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus loin des modules e-learning passifs d’il y a dix ans.

Nous cherchons davantage à faire agir le participant plutôt qu’à lui faire simplement recevoir de l’information.

On peut le surprendre, lui poser des questions avant même de lui avoir présenté une notion, l’inviter à réfléchir ou à prendre position.

Cela peut prendre la forme de quiz mais aussi de mini-jeux ou d’activités interactives.

Par ailleurs, les outils auteurs se démocratisent de plus en plus.

Ce qui était complexe et coûteux à concevoir il y a quelques années est aujourd’hui beaucoup plus accessible.

L’un des défis à venir, tant en présentiel qu’en distanciel, sera donc d’intégrer cette dimension ludique que l’on retrouve déjà partout autour de nous dans la société.

Et lorsque l’on parle de motivation, c’est d’autant plus important pour les formations suivies seul face à son écran.

Le risque d’abandon ou de démotivation existe.

Les mécanismes du jeu peuvent alors contribuer à maintenir l’intérêt du participant.

L’École d'administration publique (EAP) a été créée en 2012 pour former le personnel des administrations de la Région Wallonne, la Fédération Wallonie-Bruxelles et leurs OIP. Son objectif est d'améliorer les compétences des collaborateurs, tout en favorisant les échanges d'expériences inter-administrations.